Ce que l'encyclique ne peut pas faire seule : intelligence artificielle, vie intérieure et le travail qui attend la psychologie catholique

L'encyclique du pape Léon XIV sur l'intelligence artificielle place la nature de la conscience au cœur d'un débat anthropologique catholique qui ne peut plus être différé. La thèse centrale du document — selon laquelle les systèmes d'IA ne pensent, ne ressentent ni n'éprouvent quoi que ce soit — ne constitue pas un rejet de la technologie, mais une invitation à examiner ce qu'est réellement la conscience. Les psychologues et neuroscientifiques catholiques se trouvent désormais en position d'approfondir le fondement philosophique qu'ouvre l'encyclique.

June 11, 20268 min read
Ce que l'encyclique ne peut pas faire seule : intelligence artificielle, vie intérieure et le travail qui attend la psychologie catholique

Au paragraphe 99 deMagnifica Humanitas, le pape Léon XIV écrit que les systèmes d'intelligence artificielle « ne vivent pas d'expériences, ne possèdent pas de corps, n'éprouvent ni joie ni douleur, ne mûrissent pas au travers des relations et ne savent pas de l'intérieur ce que signifient l'amour, le travail, l'amitié ou la responsabilité. » Ils peuvent simuler l'empathie, poursuit-il, mais « ils ne comprennent pas ce qu'ils produisent, car ils manquent de la perspective affective, relationnelle et spirituelle par laquelle les êtres humains croissent en sagesse. »[^1]

L'encyclique ne propose aucun argument philosophique à l'appui de cette position, et cette absence n'a pas manqué d'être relevée. Christopher Olah, cofondateur d'Anthropic, a pris la parole lors de l'événement au Vatican le 25 mai 2026, décrivant des structures internes de l'IA qui « reflètent des résultats issus des neurosciences humaines » et des états « fonctionnels » ressemblant à la joie, à la peur et au deuil. Il a plaidé pour un discernement continu quant à la portée de ces observations.[^1] La tension est réelle : le pape affirme une frontière ; un chercheur de premier plan en IA constate que cette frontière est plus difficile à situer qu'on ne l'attendait.

Ce que fait l'encyclique — et ce qui la rend digne d'être prise au sérieux — c'est d'imposer une définition. Si l'on rejette l'affirmation du pape, il faut dire ce qu'est la conscienceen elle-même, de telle sorte qu'une IA pourrait la posséder. C'est une tâche plus ardue qu'il n'y paraît.

L'anthropologie catholique situe la conscience non dans la complexité fonctionnelle, mais dans la capacité de l'âme à se transcender — un élan vers la vérité, le bien et Dieu qui ne se réduit pas à un traitement de l'information. Aquin distingue l'âme intellective de toute opération matérielle précisément parce que l'intellect saisit des universaux qu'aucun organe, si perfectionné soit-il, ne peut produire.[^2] Un système qui génère des sorties textuelles probabilistes, aussi sophistiqué soit-il, opère entièrement dans l'ordre de la causalité instrumentale. Il ne possède aucune intériorité au sens thomiste : nulessequi lui soit propre, nul acte d'intelligence qui dépasse le signe pour atteindre la chose signifiée.

Ceci n'est pas une affirmation sur les capacités actuelles de l'IA ni sur son développement futur. C'est une affirmation de nature catégorielle. La conscience, dans la perspective catholique, n'est pas un seuil que l'ingénierie peut franchir en accumulant de la puissance de calcul. Elle est la condition de l'agentivité morale, de la souffrance véritable, de la joie véritable, et du type de rencontre relationnelle qui constitue la vie humaine en sa profondeur. Une entité sans intériorité ne peut être lésée comme peut l'être une personne, ne peut aimer comme peut aimer une personne, et ne peut être l'objet du soin que présupposent la pratique pastorale et clinique. Vitz, Nordling et Titus (2020) fondent précisément cette affirmation dans l'account du CCMMP sur la personne : l'être humain est une unité de corps et d'âme dont la dignité découle d'une nature créée ordonnée vers Dieu, et non d'une quelconque propriété fonctionnelle mesurable.[^3]

La logothérapie de Viktor Frankl, élaborée à partir de son expérience dans les camps de concentration, soutenait que la recherche du sens est la motivation première de l'être humain — non le plaisir, non le pouvoir, mais le sens saisi par un sujet capable d'en souffrir l'absence. Cette saisie requiert précisément ce qui fait défaut à l'IA selon Léon : une vie intérieure capable de rencontrer la réalité comme réalité, et non de simplement traiter des entrées pour produire des sorties.

Le commentaire paru dans leNational Catholic Registerprésente la déclaration de Léon comme une invitation au discernement approfondi plutôt que comme une clôture de l'enquête.[^1] Cette lecture est juste. Le discernement, dans la tradition catholique, est une capacité pratiquée pour lire la réalité avec justesse — ni scepticisme, ni crédulité, mais une attention formée à la fois par la raison et par la grâce. Appliqué à l'intelligence artificielle, le discernement demande ce qui est réellement présent lorsqu'un système produit une réponse qui ressemble à de l'intelligence. La réponse de l'encyclique est que la ressemblance n'est pas l'identité, et que les confondre entraîne des coûts qui retombent sur les personnes humaines.

La question de la conscience de l'IA est, au fond, une question sur ce que les êtres humains croient être. Si la conscience est un schéma suffisamment complexe de traitement de l'information, la personne humaine est une affaire de degré plutôt que de nature. Si la conscience est l'acte d'une âme qui dépasse ses conditions matérielles, la personne humaine occupe une catégorie qu'aucun projet d'ingénierie ne peut reproduire. La tradition catholique tient la seconde position, et la tient non comme un réflexe défensif contre la technologie, mais comme le fondement de tout ce qu'elle a dit sur la dignité, l'agentivité morale et la valeur irréductible de la personne.

Psychologues et neuroscientifiques catholiques : là où se situe désormais le travail

Magnifica Humanitastrace la frontière entre la conscience humaine et le traitement artificiel de l'information. Ce qu'elle ne fait pas — et ce que l'encyclique de Léon ne peut faire seule — c'est fournir le compte rendu empirique et philosophique détaillé nécessaire pour tenir cette frontière sous la pression de chercheurs comme Olah. Ce travail revient aux psychologues et neuroscientifiques catholiques, et c'est un travail que la tradition a commencé mais n'a pas achevé.

Le point de départ le plus élaboré se trouve dans la psychologie cognitive thomiste. Le traitement par Benjamin Suazo dusens cogatitif— la vis cogitativa qu'Aquin identifie comme la faculté par laquelle l'être humain saisit le particulier comme signifiant, et non comme simple donnée — offre un locus précis pour ce qui manque au traitement de l'IA.[^4] Le sens cogatitif intègre la perception sensible et le jugement intellectuel d'une manière irréductiblement personnelle : c'est la faculté par laquelle une personne reconnaît cet individu comme un ami, cette situation comme appelant le courage, cette perte comme véritablement sienne. Aucun grand modèle de langage n'exerce quoi que ce soit d'analogue, car le sens cogatitif est l'acte d'un sujet unifié, et non une opération de reconnaissance de formes sur des séquences de tokens. La neuropsychologie catholique doit développer cette distinction en dialogue avec les sciences cognitives actuelles — montrant non seulement ce qu'affirme le compte rendu scolastique, mais où les données neuroscientifiques convergent avec lui ou s'en écartent.

Un deuxième domaine où un développement est nécessaire est la neuroscience de la conscience elle-même. Le neurobiologiste Alberto Carrara, écrivant depuis l'Athénée Pontifical Regina Apostolorum, a relevé que le terme « conscience » est polysémique à travers les neurosciences, la psychiatrie et la philosophie, d'une manière qui engendre une confusion persistante.[^5] Ce que les chercheurs en IA désignent comme des « états fonctionnels » reflétant la joie ou la peur sont des états définis opérationnellement — par leur rôle causal dans le comportement du système. Ce que l'anthropologie catholique entend par conscience, c'est le caractère subjectif et à la première personne de l'expérience : ce que Thomas Nagel, dans un texte cité par Carrara, appelait le fait irréductible qu'il y a « quelque chose que c'est » d'être une créature consciente. Ce ne sont pas les mêmes questions, et les confondre permet à une observation empirique plausible — que les systèmes d'IA ont des états internes aux propriétés fonctionnelles — de paraître répondre à une question philosophique qu'elle n'aborde pas réellement. Les neuroscientifiques catholiques sont en mesure d'établir cette distinction avec précision, et de le faire dans des espaces où les chercheurs en IA pourront la rencontrer.

La noteAntiqua et Novasur l'intelligence artificielle du Dicastère pour la Doctrine de la Foi a rendu cette distinction explicite, soutenant que la capacité de l'IA à produire des réponses « associées à l'intellect humain » ne constitue pas la capacité de penser, parce que l'évaluation des performances de l'IA est méthodologiquement réductrice : elle mesure des sorties, et non l'acte d'intelligence qui, chez l'être humain, génère ces sorties.[^6] Cet argument appelle un approfondissement depuis l'intérieur des neurosciences cognitives. L'acte d'intelligence, tel que la tradition philosophique chrétienne l'a décrit, implique un dépassement du signe vers la chose signifiée — une directionnalité intentionnelle vers la réalité qui ne se réduit à aucun processus physique ou computationnel, aussi complexe soit-il. La question de savoir si les neurosciences actuelles peuvent identifier des corrélats neuraux de cette intentionnalité sans la réduire est précisément celle que les neuroscientifiques catholiques devraient creuser.

Vitz, Nordling et Titus situent cela dans le cadre du CCMMP sur la personne comme être créé dont la vie cognitive comprend à la fois les opérations matérielles de la sensation et les opérations immatérielles de l'intellect — une unité que les sciences cognitives séculières dissolvent habituellement en traitant toute cognition comme computation.[^3] L'implication clinique n'est pas abstraite : la façon dont les praticiens comprennent la conscience détermine la façon dont ils comprennent la souffrance, la responsabilité morale et la capacité de croître par la relation. Un modèle thérapeutique qui traite le patient comme un système complexe de traitement de l'information manquera systématiquement ce que le sens cogatitif et l'âme intellective accomplissent dans l'expérience que le patient a de sa propre vie. Les psychologues cliniciens catholiques — en particulier ceux formés à l'intégration que représente le CCMMP — sont parmi les rares praticiens capables de tenir simultanément le registre neuroscientifique et le registre anthropologique.

Ce que l'encyclique ouvre, dès lors, n'est pas une conclusion arrêtée mais un programme de recherche. L'affirmation philosophique selon laquelle l'IA est dépourvue de conscience parce qu'elle est dépourvue d'intériorité exige des penseurs catholiques qu'ils précisent davantage ce qu'est l'intériorité, en quel lieu de la personne elle s'exerce, quels en sont ou non les corrélats neuraux, et pourquoi les états fonctionnels qu'Olah identifie ne la constituent pas. Ce programme passe par Suazo sur le sens cogatitif, par Carrara sur la polysémie de la conscience, par le compte rendu du CCMMP sur l'unité âme-corps, et par la conversation en cours entre l'anthropologie thomiste et les neurosciences cognitives. Il ne sera pas achevé par une seule encyclique. MaisMagnifica Humanitasa rendu impossible de le différer davantage.

Références

[^1] : Joshua Hochschild, « No, AI Isn't Conscious. But Saying So Invites Further Discernment, »National Catholic Register, 10 juin 2026. https://www.ncregister.com/commentaries/no-ai-isn-t-conscious-discernment

[^2] : Thomas d'Aquin,Somme théologique(1265–1273), I, q. 79, a. 2 ; I-II, q. 22, a. 1–4.

[^3] : Paul C. Vitz, Craig S. Titus et William J. Nordling,A Catholic Christian Meta-Model of the Person : Integration with Psychology and Mental Health Practice(Divine Mercy University Press, 2020), ch. 4.

[^4] : Benjamin Suazo, sur le sens cogatitif et son rôle dans la perception morale ; voir aussi J. A. Tellkamp, « Vis aestimativa and vis cogitativa in Thomas Aquinas's Commentary on the Sentences, »The Thomist, 76(4), 611–640.

[^5] : Alberto Carrara, L.C., « Coscienza o coscienze ? Aspetti antropologici e risvolti etici della ricerca neuroscientifica sugli stati di coscienza, » Gruppo di Neurobioetica, Ateneo Pontificio Regina Apostolorum, Roma.

[^6] : Dicastère pour la Doctrine de la Foi,Antiqua et Nova : Note on the Relationship Between Artificial Intelligence and Human Intelligence, 2025, §§ 12–14.