Magnifica Humanitas et la psychologie d'un monde édifié pour la paix
La première encyclique du pape Léon XIV invite le monde à sortir de ce qu'il décrit comme un état permanent de belligérance, en soutenant que le cadre classique de la guerre juste est devenu inadapté à l'ère nucléaire. Le document soulève des questions qui touchent aux structures les plus profondes de la dignité humaine, du raisonnement moral et des conditions qui rendent l'épanouissement possible.

Magnifica Humanitas et la psychologie d'un monde bâti pour la paix
La première encyclique du pape Léon XIV,Magnifica Humanitas, est parue fin mai 2025 comme quelque chose que le moment présent n'attendait pas : un argument soutenu, ancré dans la théologie, selon lequel la dérive du monde vers un conflit normalisé n'est pas simplement un échec diplomatique, mais une menace pour l'intégrité de la personne humaine. Le document met en garde contre « un monde en état permanent de belligérance », plus dangereux que l'ère de la Guerre froide, précisément parce que celle-ci, malgré toute sa terreur, avait préservé une conscience collective que le conflit mondial devait être évité à tout prix. Cette conscience, suggère l'encyclique, s'est érodée.[^1]
Les conditions de la paix ne sont pas simplement politiques. Elles sont anthropologiques.
Ce que l'encyclique affirme réellement
Léon XIV ne nomme aucun conflit précis, ce qui constitue en soi un choix rhétorique délibéré. Cette abstention du particulier oriente le lecteur vers le principe général plutôt que vers l'application partisane. Là où l'ordre international d'après-guerre avait fait de la paix la logique organisatrice de la gouvernance mondiale, la guerre a depuis lors été « ravivée comme instrument de la politique internationale, tandis que les principes éthiques mêmes qui en avaient précédemment limité l'usage sont en train d'être érodés ».[^1]
Le passage le plus commenté affirme que « la théorie de la "guerre juste", qui a été trop souvent utilisée pour justifier toute forme de guerre, est désormais dépassée ».[^1] Le pape maintient « le droit à la légitime défense au sens strict » et ne plaide pas pour un pacifisme inconditionnel. Il soutient que l'architecture conceptuelle de la guerre juste, élaborée dans un monde prénucléaire, ne peut plus porter le poids moral qu'on lui impose aujourd'hui. « Depuis l'entrée dans l'ère nucléaire », a-t-il confié à un journaliste, « toute la notion de guerre doit être réévaluée ».[^2]
La personne au centre
L'être humain ne se réduit pas à des comportements, à une neurochimie ou à un rôle social. La personne est une unité de corps, d'âme, d'intelligence, de volonté et de capacité relationnelle, orientée vers la transcendance et capable d'une véritable liberté morale. Cette conviction a des implications directes dans la lecture deMagnifica Humanitas.
Le conflit chronique, qu'il soit à l'échelle géopolitique ou dans les environnements vécus des individus et des familles, dégrade les conditions dans lesquelles les personnes peuvent exercer leur pleine humanité. L'exposition prolongée à l'hostilité rétrécit la fenêtre de tolérance, diminue la confiance et corrode le capital social dont dépend la résilience.[^3]
L'appel de l'encyclique au dialogue plutôt qu'à l'armement est un appel à restaurer les conditions qui rendent possible le développement humain. Léon XIV est explicite : « Je crois toujours qu'il vaut bien mieux entrer dans le dialogue que de chercher des armes et de soutenir l'industrie de l'armement, qui engrange des milliards et des milliards de dollars chaque année, au lieu de s'asseoir à la table pour résoudre nos problèmes et d'utiliser cet argent pour régler les questions humanitaires, la faim dans le monde ».[^2]
Les ressources absorbées par l'économie de l'armement sont des ressources soustraites à l'éducation, aux soins de santé et à la réduction de la pauvreté — des investissements que la science du bien-être identifie comme fondamentaux pour la santé mentale des populations.[^4]
La résilience n'est pas l'adaptation à la violence
Une méprise persistante confond la résilience avec l'adaptation. Lorsqu'une personne endure un stress chronique sans s'effondrer, le récit conclut parfois que la résilience a été démontrée. La conception catholique remet en cause cette lecture à sa racine. La résilience n'est pas la capacité à survivre dans un environnement dégradé. C'est la capacité à se relever, à grandir et à progresser vers la plénitude de sa vocation de personne.[^5]
L'encyclique ne demande à personne de mieux supporter un monde en belligérance permanente. Elle désigne ce monde comme une condition pathologique qui exige un changement structurel. L'alliance thérapeutique, à son meilleur, tient ces deux registres simultanément : soigner l'individu dans l'instant présent, tout en reconnaissant que les personnes sont insérées dans des environnements qui soutiennent ou compromettent leur épanouissement.[^6]
Le courage d'imaginer la paix
Les traditions de foi portent une ressource que les cadres séculiers peinent à reproduire : la capacité de tenir ensemble la souffrance et l'espérance dans un même regard sans réduire l'une ni l'autre. L'espérance théologique n'est pas l'optimisme. C'est une confiance raisonnée en un bien qui est réel, mais pas encore pleinement manifesté.
Le pape ne prétend pas que le monde n'est pas violent. Il nomme la violence avec clarté. Ce qu'il refuse, c'est la conclusion selon laquelle la violence est la condition permanente et inévitable des affaires humaines. Ce refus est lui-même une intervention psychologique. L'impuissance acquise se développe lorsque l'exposition répétée à des événements négatifs incontrôlables engendre la conviction généralisée que nos actes ne peuvent pas influer sur les événements.[^7] Un document qui insiste sur la possibilité continue de la paix, et qui propose un raisonnement moral sérieux sur la manière de la poursuivre, fonctionne comme un contre-récit à cette impuissance.
Comment l'environnement de la vie publique façonne-t-il la vie intérieure ? Quels sont les coûts anthropologiques d'un conflit normalisé ? Que requiert une véritable résilience — non seulement au niveau de l'individu, mais au niveau de la culture qui forme cet individu ?
Magnifica Humanitasne résout pas ces questions. Elle les affûte. Et l'œuvre de construction d'un monde plus exigeant commence par la lucidité de nommer honnêtement le monde présent et le courage de refuser ses postulats les plus réducteurs.
Notes et sources
[^1] : Pape Léon XIV,Magnifica Humanitas(Cité du Vatican : Dicastère pour la Communication, mai 2025). Toutes les citations de l'encyclique sont tirées du texte officiel du Vatican.
[^2] : Pape Léon XIV, propos tenus aux journalistes à bord de l'avion papal, mai 2025, largement rapportés. Voir, par exemple, la couverture de Catholic News Agency et de Vatican News lors de la conférence de presse en vol du pape, mai 2025.
[^3] : Bessel van der Kolk,Le Corps n'oublie rien : cerveau, esprit et corps dans la guérison du traumatisme(New York : Viking, 2014) ; Bruce Perry et Maia Szalavitz,The Boy Who Was Raised as a Dog(New York : Basic Books, 2006). Ces deux ouvrages documentent le rétrécissement de la capacité d'adaptation sous l'effet d'une menace chronique et d'une rupture relationnelle.
[^4] : Organisation mondiale de la santé,Rapport mondial sur la santé mentale : transformer la santé mentale pour tous(Genève : OMS, 2022). Le rapport identifie la pauvreté, les inégalités et le sous-investissement dans les infrastructures sociales comme les principaux déterminants structurels des résultats en matière de santé mentale à l'échelle des populations.
[^5] : Ann S. Masten,Ordinary Magic: Resilience in Development(New York : Guilford Press, 2015). L'œuvre fondatrice de Masten distingue la résilience comme un processus dynamique d'adaptation positive, et non comme la simple endurance de l'adversité.
[^6] : Catéchisme de l'Église catholique, 2e éd. (Cité du Vatican : Libreria Editrice Vaticana, 1997), §§ 1700–1715, sur la dignité et la vocation de la personne humaine ; voir aussi le Compendium de la doctrine sociale de l'Église (2004), §§ 132–159, sur le développement intégral de la personne au sein de la communauté.
[^7] : Martin E. P. Seligman,Helplessness: On Depression, Development, and Death(San Francisco : W. H. Freeman, 1975) ; recherches ultérieures résumées dans Seligman,Learned Optimism(New York : Knopf, 1991). Le modèle de l'impuissance acquise démontre que le sentiment d'incontrôlabilité des événements négatifs engendre des déficits généralisés sur les plans motivationnel et cognitif.