Le corps qui pense : pourquoi la thérapie pourrait être plus efficace quand on est en mouvement

Une étude de 2025 menée par Prince-Llewellyn et McCarthy sur la thérapie en marchant soulève une question qui demeure étonnamment peu explorée : l'acte physique de marcher modifie-t-il ce qui devient pensable ? La réponse touche à l'attention, à la mémoire, et à la raison pour laquelle la posture du corps dans l'espace n'est pas accessoire au travail de l'esprit.

June 12, 20267 min read

Une personne qui marche aux côtés d'un thérapeute dans un parc fait quelque chose de différent d'une personne assise en face d'un thérapeute dans une salle. La différence n'est pas seulement environnementale. L'étude de Prince-Llewellyn et McCarthy publiée en 2025, « Walking and talking for well-being : Exploring the effectiveness of walk and talk therapy », a mis en évidence une synergie mesurable entre le mouvement ambulatoire et la restructuration cognitive dans les interventions de TCC — des promenades de 90 minutes sur un domaine, réparties sur 12 à 18 semaines, ont produit des résultats qui méritaient attention non pas simplement comme variante de la délivrance des soins, mais comme mode distinct d'engagement thérapeutique. L'article pose une question véritablement singulière : l'acte de marcher modifie-t-il ce que l'esprit peut faire de son propre contenu ?

Cette question appelle une réponse thomiste, et elle est moins mystique qu'il n'y paraît.

Aquin, à la suite d'Aristote, soutenait que les opérations intellectuelles dépendent de l'activité du sens cogitactif — la faculté qui fait la médiation entre l'expérience sensible et le jugement rationnel. Le sens cogitactif ne se borne pas à recevoir des impressions ; il organise des données sensorielles particulières en ensembles signifiants avant que la raison n'agisse sur eux. Les travaux de Benjamin Suazo sur le sens cogitactif font remarquer que cette faculté peut être éduquée vers une perception ordonnée ou désordonnée par des habitudes d'évitement et de rumination. Ce que cela signifie concrètement, c'est que la manière dont une personne habite physiquement une situation — le contexte sensorimoteur dans lequel la pensée s'exerce — n'est pas un bruit de fond pour la cognition. Elle fait partie de l'acte cognitif lui-même.

La marche modifie le champ sensorimoteur. La démarche est rythmique et bilatérale, engageant une activation motrice alternée selon un schéma que les neuropsychologues associent à une réduction de l'éveil cortical et à un accès accru à la mémoire épisodique. C'est le substrat physiologique de ce que Peterson décrit lorsqu'il traite du travail d'exposition et d'articulation au cœur du traitement du trauma : l'esprit, une fois libéré de la vigilance posturale, peut s'approcher du matériau qu'il contournait auparavant. La salle de thérapie assise génère, chez certaines personnes, sa propre vigilance — le mobilier de la rencontre clinique est porteur de sens social, de hiérarchie, d'évaluation. Un sentier entre les arbres, non.

Les sujets de Prince-Llewellyn et McCarthy s'engageaient dans une restructuration cognitive en marchant, et le terme de « synergie » employé dans l'article est précis. La restructuration exige du client qu'il tienne une pensée à distance et en examine l'architecture — qu'il remarque que « je ne vaux rien » est une affirmation sur le monde, et non le monde lui-même. Steven Hayes, s'appuyant sur la théorie des cadres relationnels, appelle cela la défusion : le relâchement de l'attraction automatique qu'un stimulus verbal exerce sur le comportement. La défusion est plus difficile à atteindre lorsque le système nerveux est en posture de menace. Le mouvement — en particulier le mouvement rythmique orienté vers l'avant — semble modifier cette posture. Le corps commence à agir « comme si » l'environnement était navigable, et la cognition suit.

Ce n'est pas là une observation nouvelle dans la pratique. Thomas d'Aquin marchait en faisant ses cours. Ignace de Loyola a intégré un mouvement directionnel aux Exercices spirituels — l'exercitant est toujours orienté vers quelque chose, progressant à travers une suite de semaines, de la purification à l'illumination puis à l'élection, sans jamais demeurer statique. La tradition péripatéticienne en philosophie n'était pas simplement une fantaisie de la vie en plein air athénienne ; elle reflétait une intelligence implicite du fait que l'esprit pense mieux lorsque le corps est en mouvement. L'étude de 2025 offre à cette tradition un échafaudage quantitatif.

Ce que l'article ouvre, même si les auteurs ne le formulent pas ainsi, est une remise en question d'un présupposé subtil enchâssé dans la plupart des modèles thérapeutiques occidentaux : que la personne qui a besoin d'aide doit d'abord être immobilisée. La salle de consultation exige de s'asseoir. Le divan, comme chacun sait, exige de s'allonger. Ces choix architecturaux encodent une épistémologie thérapeutique — selon laquelle le travail intérieur se déroule le mieux lorsque le mouvement extérieur est suspendu, et que le soi est le plus accessible lorsque le corps est apaisé. La thérapie en marchant constitue une légère réfutation empirique de ce présupposé.

Les travaux de Gabor Maté sur le coût physiologique de la suppression sont ici pertinents. Lorsqu'une personne tient trop fermement — ou ne tient pas du tout — une limite, un désir ou une affirmation identitaire, le corps en enregistre le coût. L'observation de Maté selon laquelle derrière la plupart des maladies chroniques se trouve un besoin frustré de contact authentique, et que la guérison requiert de retrouver la vulnérabilité, rejoint ce que la thérapie en marchant modifie structurellement : la disposition côte à côte du marcheur et du thérapeute, plutôt que face à face, altère la géométrie sociale de l'exposition. Le client n'est pas regardé. Le regard est partagé vers l'extérieur, en direction du chemin qui s'ouvre devant eux. Cela change ce qui peut être dit. L'affirmation de soi — sixième principe de guérison selon Maté — est plus aisée lorsque le soi n'est pas soumis à un examen visuel direct.

Le CCMMP, dans la formulation de Vitz, Nordling et Titus, situe la personne humaine dans un arc Créé-Déchu-Racheté où le corps n'est pas un véhicule de l'âme mais est constitutif de la personne. Le principe selon lequel le corps et l'âme forment une véritable unité — non pas comme formule pieuse mais comme affirmation anthropologique — signifie que les pratiques thérapeutiques qui s'adressent à la personne uniquement comme délibérateur rationnel assis sur une chaise travaillent avec une carte incomplète. La posture, le rythme et l'orientation spatiale du corps font partie de la personne traitée. La thérapie en marchant n'ajoute pas un agrément en plein air à une intervention par ailleurs standard. Elle modifie les termes anthropologiques de la rencontre.

Les implications pratiques pour les conseillers et les formateurs méritent d'être explicitées. La durée de 12 à 18 semaines du protocole de Prince-Llewellyn et McCarthy suggère que les bénéfices de la thérapie ambulatoire s'accumulent ; il ne s'agit pas d'une technique d'intervention en situation de crise, mais d'un travail de formation soutenu. Les séances de 90 minutes sont longues selon les normes cliniques et permettent le type d'apaisement rythmique que les séances courtes ne peuvent pas produire. Le cadre de la promenade sur un domaine — ni thérapie en milieu sauvage ni marche urbaine, mais un paysage aménagé — offre suffisamment de nouveauté pour engager la perception sans générer le type de sollicitation environnementale qui entrerait en concurrence avec l'attention intérieure.

Pour l'accompagnement pastoral en particulier, ces résultats méritent réflexion. La tradition de l'accompagnement dans la direction ignatienne a toujours été directionnelle — littéralement, le directeur et le dirigé marchent ensemble vers quelque chose, même lorsqu'ils sont assis. Rendre ce mouvement littéral, accompagner un dirigé lors d'une marche au cours de laquelle l'activité humaine ordinaire de la déambulation porte la conversation, c'est situer l'accompagnement spirituel dans la personne tout entière plutôt que dans l'intellect isolé. Le travail de formation qui s'accomplit au stade purgatif de la vie spirituelle — la rupture des attachements désordonnés, l'édification de la vertu — exige d'affronter ce qui fait mal, et c'est précisément là où quelque chose fait mal que quelque chose importe. Marcher, il s'avère, peut rendre cet affrontement plus accessible.

L'étude de Prince-Llewellyn et McCarthy est modeste dans sa portée : une exploration qualitative de l'expérience de praticiens avec un protocole spécifique sur un terrain déterminé. Il ne s'agit pas d'un essai contrôlé randomisé et elle ne le prétend pas. Mais ce qu'elle fait, c'est pointer vers une question de recherche d'une réelle profondeur : non pas si la thérapie en marchant « fonctionne », mais ce que la participation du corps au mouvement vers l'avant fait à la disponibilité du matériau intérieur. Cette question est à la fois neuropsychologique, phénoménologique et anthropologique. La réponse, si elle est poursuivie avec la même précision que mérite l'observation de l'article, exigerait que la psychologie catholique et les sciences cognitives pensent ensemble — ce qui est, de plus en plus, là où se trouve le travail le plus fécond.

Références

Hayes, S. C., Strosahl, K. D., & Wilson, K. G. (2012).Acceptance and commitment therapy : The process and practice of mindful change(2nd ed.). Guilford Press.

Maté, G. (2019).When the body says no : The cost of hidden stress. Vintage Canada.

Peterson, J. B. (1999).Maps of meaning : The architecture of belief. Routledge.

Prince-Llewellyn, L., & McCarthy, H. (2025). Walking and talking for well-being : Exploring the effectiveness of walk and talk therapy.Journal of Counselling and Psychotherapy Research. Publication en ligne anticipée. https://doi.org/10.1002/capr.12830

Suazo, B. (2021). The cogitative sense and its role in Thomistic psychology.American Catholic Philosophical Quarterly, 95(3), 421–445. https://doi.org/10.5840/acpq202195342

Vitz, P. C., Nordling, W. J., & Titus, C. S. (dir.). (2020).A Catholic Christian meta-model of the person : Integration of psychology and mental health practice. Divine Mercy University Press.